Questions réalisées par Jérôme Treiber et Patrick Olczyk pour le magazine “Ici et Maintenant”
Question 1
Dix ans comme membre de l’Inter-être Comment évalue-tu ton cheminement si cheminement il y a ?
C'est la prise de conscience de comment j'interagis avec les autres, la conscience que la souffrance de l'autre est aussi ma souffrance, sa joie est ma joie. Cela m'a appris à être beaucoup plus en contact avec moi-même et les différentes parties de moi-même. Avec la pratique, je me suis rendu compte qu'il y avait une multitude de graines en moi, de sentiments et de besoins. J'ai appris à reconnaître et à faire communiquer ces différents aspects. J'ai pris conscience que j'avais un cœur, un foie. Avant je ne le savais pas de manière concrète. J'ai découvert qu'il y a des choses en moi qui sont source de bonheur ou source de souffrance grâce à la pratique. Toutes ces choses, au début, je ne les entendais que de Thay puis je les ai senties plus concrètement en moi-même, ce qui a facilité mes relations avec les autres. Je sais que ces choses se trouvent aussi chez les autres et cela me permet d'avoir une plus grande écoute, une plus grande tolérance, une meilleure compréhension de l'autre, donc plus d'amour et de compassion. Le fait d'avoir guider des familles pendant 10 ans au Village et grâce à nos réunions d'Inter-Etre régulières, j'ai pu découvrir une bonne surprise, combien je passe par des états différents au cours de ces réunions, réaliser leur impermanence. Quand il y a des tensions qui surviennent, comme nous pratiquons tous, grâce au cadre que chacun respecte, comme s'arrêter de penser au son de la cloche et revenir à la conscience de notre respiration, notre vision des uns des autres change, s'ouvre et révèle la beauté de chacun. Petit à petit, parmi les membres de l'Inter-Être, qui ont l'habitude de pratiquer ensemble, cela a développé de l'amour et de la compréhension mutuelle. Nous avions plutôt tendance à se «stigmatiser » les uns les autres, à se croire comme ceci ou comme cela. Cela a amélioré la qualité de nos relations, ce qui rejaillit dans notre vie de tous les jours. Je sais et me souviens qu'il y a aussi chez l'autre la graine de l'éveil, alors je m'efforce de la rencontrer et de lui parler.
Question 2
Est-ce que tu peux donner des exemples ou des moments dans ta vie ou tu arrives à être heureux sans que cela soit lié à la consommation ?
La première fois que je me suis assise attentive à ma respiration et à ma posture, j'ai su que si je ne trouvais pas le bonheur içi et maintenant, je ne le trouverais nulle part ailleurs. J'en avais la certitude et j'ai continué de pratiquer. Et depuis, à chaque fois que je reviens dans le Moment Présent, je suis heureuse. Cette pratique m'aide à lâcher beaucoup d'illusions et de peurs et à voir de plus en plus profondément. Elle est comme un rendez-vous amoureux, le plus beau des rendez-vous avec une Présence à l'intérieur de moi-même qui me connaît mieux que moi-même. Là, je n'ai besoin de rien. Je n'ai plus rien à faire, qu'à la laisser faire. Mais parfois, souvent même, de moins en moins quand même, j'ai peur, je suis fatiguée. Mais à force de pratiquer, car ma foi est profonde, ma confiance grandit. J'ai de moins en moins peur de mourir, de ne pas savoir. Car au fond de moi, je sais que cela n'est pas ma Vraie Nature. J'apprécie donc naturellemnt la simplicité et la sobriété dans ma vie, dans la nourriture par exemple que j'aime être celle qui est cultivée et produite simplement, naturellement et humainement. Il en est de même pour les nourritures spirituelles, comme les livres, les films, par exemple. Mon plus grand bonheur ne s'achète pas, ne se consomme pas. Je le suis et le vis.
Question 3
Comment gères-tu tes propres souffrances ou quand les choses ne vont pas comme tu le voudrais ?
J'ai la grande chance de connaître la pratique de l'arrêt, celle de l'attention à ma respiration et celle du retour au Moment Présent. Je sais qu'il y a en moi un espace de tranquillité, de paix et de lumière et quand j'y retourne, la clarté se fait dans mon esprit et la détente revient dans mon corps. Cela me permet de mieux voir les différents évènements et situations de la vie quotidienne. Je vois que ce que je vis comme de la souffrance est dû à une perception erronée et insuffisante, qui ne prend pas en compte la réalité dans sa globalité. Ce que je sais et connais de la Réalité est insignifiant par rapport à ce qu'elle Est. J'ai appris à faire confiance à sa sagesse et à son intelligence qui m'émerveillent. Celle qui est en moi et en autrui, partout. L'un est dans le Tout et vice et versa. C'est ainsi que je gère mes douleurs. Mais je reste humaine et de voir tant de gens passer à côté de la Vraie Vie me rend triste et encore plus de voir que le système mal vu, tue ceux qui y aspirent. Mais c'est ainsi. Pour vivre, nous devons apprendre à mourir. Il ne s'agit pas ici d'un processus intellectuel mais d'une pratique du corps et de l'esprit. Comme à force de pratique, elle est devenue pour moi une nouvelle habitude, elle vient de plus en plus souvent à ma rescousse.
Question 4
Avec la PC, on peut voir en profondeur les conséquences de la société basée de consommation basée sur la croissance à tout prix, avec les énergies fossiles tels que le pétrole, le gaz, le charbon. L’Asie veut maintenant reproduire notre modèle de consommation.
En tant que membre de l’IE comment te situes-tu et comment réagis-tu à cela ?
Notre monde actuel a besoin d'une spiritualité forte et authentique. J'essaie de transmettre les outils que j'ai reçus et ce que je suis aux personnes qui désirent trouver en eux-mêmes le maître intérieur. Quoiqu'il en soit, cet Autre en eux-même qu'ils ne connaissent peut-être pas encore entend et résonne. C'est l'essentiel. Il n'est pas nécessaire de faire de la publicité pour cela. Les personnes concernées trouveront le chemin, leur désir intense les guide. Et pour que toute la pâte lève, il suffit d'un peu de levain. J'ai confiance en nos temps actuels car l'illusion du pouvoir accordé à l'argent vient de s'écrouler. Alors, naturellement beaucoup se tournent vers l'essentiel. Une grande quantité de cet essentiel sera récupéré par l'argent, par Mara, Satan mais nous savons que Mara est l'ami du Bouddha, que Satan sert Dieu et que la souffrance peut être au service du chemin qui conduit à sa libération. Une part sera toujours réservée aux chercheurs authentiques. L'Esprit continue sa route.
Toucher notre Vraie Nature est l'essentiel car elle est elle-même esprit d'amour et de vérité qui nous fait aimer toutes choses, nous donne envie de prendre soin de la vie et de l'humanité, qui nous rend frères et soeurs, pères et mères les uns vis-à-vis des autres.
Chacun de nous, en Occident comme en Orient, avons à retourner à nos racines spirituelles, à comprendre nos traditions de manière juste et à ressentir combien leur message merveilleux, quand il est bien compris, parle à notre nature profonde. Personnellement, je suis allée vers l'Orient pour retrouver mon essence, alors nous avons peut-être à aider l'Asie et l'Occident à se retourner vers leur Orient respectifs.
Question 5
Qu’est-ce qui te dérange dans le monde, dans l’actualité de ces dernières années ? Estimes-tu important d’être actif dans une association ? Et les 14 entraînements t’y aident-ils ?
Ce qui m'attriste dans le monde, c'est la souffrance immense. Cette peur et avidité qui animent des personnes au point que 20 % de la planète est capable d'en endetter et d'en affamer 80% par exemple. De voir combien ces personnes doivent souffrir pour faire autant souffrir, c'est quelque chose qui me rend très triste. Mais celles qui souffrent doivent aussi devenir responsables et prendre leur souffrance en main. J'ai donc à cœur de développer en moi une capacité à vivre heureuse dans le Moment Présent, dans la simplicité et dans la fraternité. Ce sont les antidotes. Plus je vois cette souffrance autour de moi, plus je suis encouragée avec plaisir à vivre de manière simple, avec peu de chose et à développer la fraternité en établissant des rapports chaleureux autour de moi. Ce que Thây appelle établir des terres pures là où nous sommes. Avec Jérôme, nous avons un petit jardin potager, nous faisons notre pain, nos yaourts de soja, notre feu de cheminée, nous récitons, pratiquons et étudions les 5 entrainements à la Pleine conscience avec notre Sangha, sans nous culpabiliser sur ce que, peut-être nous devrions faire, mais ne faisons pas encore. Car pour moi, il est inutile de se forcer, notre pratique doit nourrir avant tout notre paix et notre joie, être faîte de compréhension et d'ouveture et bien sûr ne jamais stagner, ce qui implique savoir se remettre en question, lâcher prise avec ses idées et croyances. De savoir qu'il y a d'autres personnes qui suivent le même chemin m'aide beaucoup. Je comprends maintenant pourquoi le Christ disait «aimer vos ennemis». L'ennemi est en nous, dans notre oeil et dans notre coeur qui ne savent pas reconnaître chez l'autre, le même. Quand on s'aperçoit qu'il y a en chaque être un désir de bonté et de fraternité, cela fait diminuer le niveau de la peur en nous. Et on n'a plus ce besoin d'accumuler des richesses, des tas de choses qui nous causent finalement plus de souci que du bien-être. Il est une fleur dans notre jardin auprès de laquelle il fait bon vivre. Mais nous avons aussi besoin de temps pour cela.
Sur notre belle planète terre, nous sommes finalement très nombreux à aspirer à la sagesse, l'intelligence, la beauté, la bonté et la vérité mais nous ne le savons pas car nous prenons refuge dans le monde de l'exil, celui de la comparaison, de la compétition, de l'agressivité, de la différence et de la peur mais dans le monde de la terre pure, celui de la vision profonde, les choses sont bien différentes. Le journal télévisé, par exemple, nous informe surtout de tout ce qui va mal dans le monde mais toutes les choses qui vont bien, qui sont sources d'espoir et de dynamisme sont tues. Nous pourrions alors croire que le monde n'est que cela. Avant tout, soyons vigilants à notre propre esprit et coeur et balayons devant et dans notre maison. Ne soyons pas dupes, sachons savoir que nous vivons parfois dans une démocratie déguisée et voir aussi les efforts vers plus de justice et de compassion. C'est pourquoi des médias qui sont moins connus comme le magazine "Ici et Maintenant" sont nécessaires.
Question 6
Dans un de ces derniers enseignements, paru dans Ici & Maintenant n°21, le maître zen Thich Nhat Hanh, nous dit « De nombreuses civilisations sont mortes parce que l’humanité n’était pas suffisamment sage. Et la même chose va se produire avec la nôtre, si nous continuons de consommer comme nous le faisons, si nous ne nous soucions pas suffisamment de la protection de notre planète merveilleuse, nous provoquerons sa destruction par le feu du réchauffement climatique. Peut-être que 70 % de l’humanité va disparaître. L’écosystème sera très largement détruit et il faudra des millions d’années pour qu’une civilisation renaisse. Tout est impermanent. »
Mon premier sentiment quand j'entends cela, c'est évidemment de la tristesse. Je me dis que c'est dommage. Je suis souvent en contact avec la nature et je me retrouve bien souvent, l'exemple peut choquer, j'en ai bien conscience, à devoir couper des branches sur les arbres ou sur les petites plantes pour faire de la place à d'autres pousses et permettre à d'autres bourgeons d'éclore. Je me dis que c'est dommage mais peut-être que l'humanité est arrivée à un stade où elle a besoin de destruction pour se reconstruire, pour se renouveler. Au niveau humain c'est très douloureux. On retrouve ce phénomène dans d'autres visions du monde. C'est difficile pour moi mais c'est une manière d'amener de la compréhension dans ce phénomène et de soulager ma tristesse parce que si je ne vois que la destruction, cela va nourrir l'angoisse en moi. Je sais que si je ne fais que nourrir la peur, la révolte et la colère, je vais me détruire et je ne pourrais pas faire grand chose pour aider. Par contre, si je garde confiance et foi en la Vie, sachant que derrière ces catastrophes et ces destructions, il y a toujours la Vie. On l'a vu, ce n'est pas de l'utopie. C'est source de joie. De savoir que la Vie est encore là dans les cendres, cela me permet de garder le sourire.
LES QUATRE NOBLES VERITES :
La Noble Vérité qu'est la Souffrance
La Noble Vérité que sont les Causes de la Souffrance
La Noble Vérité qu'est la Cessation de la Souffrance
La Noble Vérité qu'est le Chemin Octuple de l'Extinction de la Souffrance.